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La naissance de Dieu dans l’âme
Article mis en ligne le 6 janvier 2021

par Fr Manuel Rivero o.p.

Le temps de l’Avent nous prépare à la célébration de la naissance de l’Enfant Jésus à Bethléem. À Noël, nous nous réjouissons de la naissance du Verbe fait chair dans une étable.

Mais quel lien y a-t-il entre cette naissance du Fils de Dieu dans le temps et notre vie ? En quoi cette naissance du Verbe fait chair concerne-t-elle notre existence humaine, dans notre corps et dans notre âme ? Que nous apporte-t-elle au juste ?

 La triple naissance du Fils de Dieu

Saint Thomas d’Aquin (+1274), lors d’une prédication sur la Nativité du Seigneur, annonçait la triple naissance du Fils de Dieu : « Triple est sa naissance : éternelle au sein du Père, dans le temps, du sein de sa mère, spirituelle en nos cœurs [1]

Le Fils Unique-Engendré que personne n’a jamais vu [2] est né à Bethléem de la Vierge Marie et du Saint-Esprit afin de naître dans notre âme par la foi. Il s’agit d’une naissance spirituelle dans l’âme par l’action de l’Esprit Saint. Par la foi, ceux qui accueillent le Verbe fait chair reçoivent « le pouvoir de devenir enfants de Dieu [3] ».

Jésus parlait à Nicodème du besoin de renaître : « En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître de nouveau, nul ne peut voir le Royaume de Dieu. [4] » Alors que Nicodème pensait à une nouvelle naissance selon la chair, Jésus lui révèle que cette naissance s’accomplit par l’Esprit Saint. Il ne s’agit de rentrer une seconde fois dans le sein de sa mère, mais de recevoir une vie nouvelle par l’Esprit.

Saint Paul écrivait aux chrétiens de Galatie : « Mes petits enfants, vous que j’enfante à nouveau dans la douleur jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous (Gal 4,19). » Il expliquait ainsi l’avènement et la croissance du Christ Jésus dans l’âme par la prédication de la Parole de Dieu, source de la foi et condition sine qua non pour recevoir le don de l’Esprit Saint. Dans l’épître aux Romains, saint Paul enseigne le mystère de la filiation divine par l’union au Fils unique de Dieu. Œuvre de l’Esprit Saint, le fidèle devient fils adoptif capable de partager l’intime prière de Jésus à son Père « Abba » : « Tous ceux qu’anime l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu. Aussi bien n’avez-vous pas reçu un esprit d’esclaves pour retomber dans la crainte ; vous avez reçu un esprit de fils adoptifs qui nous fait nous écrier : « Abba ! Père ! L’Esprit en personne se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu. [5] »

Nous avons l’habitude d’entendre parler de la filiation divine, de la nouvelle naissance vécue dans le baptême. Le thème de la naissance de Dieu dans l’âme demeure moins fréquent mais très présent chez les Pères de l’Église et dans les écrits des mystiques chrétiens comme Maître Eckhart et Tauler, de l’école dominicaine en Rhénanie au XIVe siècle [6]. Il importe d’enrichir notre approche du mystère infini et ineffable de Dieu avec les développements théologiques et spirituels de la naissance de Dieu dans l’âme, œuvre de l’Esprit Saint et non pas de l’homme, fruit du mystère unique de l’Incarnation du Verbe fêté à Noël. Les chrétiens deviennent par grâce ce que le Fils de Dieu est par nature [7].

La naissance de Dieu dans l’âme est à relier aussi à la divinisation de l’homme : « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu », selon la formule de saint Athanase [8] citée dans le Catéchisme de l’Église catholique.

 Devenir « mère » de Jésus

Jésus lui-même appelle « mère », « sa mère », ceux qui font la volonté de Dieu : « Sa mère et ses frères arrivent et, se tenant dehors, ils le firent appeler. Il y avait une foule assise autour de lui et on lui dit : « Voilà que ta mère et tes frères et tes sœurs sont là dehors qui te cherchent. » Il leur répond : « Qui est ma mère ? Et mes frères ? » Et, promenant son regard sur ceux qui étaient assis en rond autour de lui, il dit . « Voilà ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là m’est un frère et une sœur et une mère. [9] »

Au-dessus de la maternité physique se trouve la maternité spirituelle. Ceci s’applique à Marie, la mère de Jésus. Ce principe de la supériorité du spirituel sur le matériel concerne aussi l’âme. À propos de la maternité de la Vierge Marie, saint Augustin enseigne : « Faites attention, je vous en supplie, à ce que dit le Christ Seigneur, étendant la main vers ses disciples : Voici ma mère et mes frères. Et ensuite : Celui qui fait la volonté de mon Père, qui m’a envoyé, c’est lui mon frère, ma sœur, ma mère. Est-ce que la Vierge Marie n’a pas fait la volonté du Père, elle qui a cru par la foi, qui a été élue pour que le salut naquît d’elle en notre faveur, qui a été créée dans le Christ avant que le Christ fût créé en elle ? Sainte Marie a fait, oui, elle a fait la volonté du Père, et par conséquent, il est plus important pour Marie d’avoir été disciple du Christ que d’avoir été mère du Christ. Donc, Marie était bienheureuse, parce que, avant même d’enfanter le Maître, elle l’a porté dans son sein.

Voyez si ce que je dis n’est pas vrai. Comme le Seigneur passait, suivi par les foules et accomplissant des miracles divins, une femme se mit à dire : Heureux, bienheureux, le sein qui t’a porté ! Et qu’est-ce que le Seigneur a répliqué, pour éviter qu’on ne place le bonheur dans la chair ? Heureux plutôt ceux qui entendent la Parole de Dieu et la gardent ! Donc, Marie est bienheureuse aussi parce qu’elle a entendu la Parole de Dieu, et l’a gardée : son âme a gardé la vérité plus que son sein n’a gardé la chair. La Vérité, c’est le Christ ; la chair, c’est le Christ. La vérité, c’est le Christ dans l’âme de Marie ; la chair, c’est le Christ dans le sein de Marie. Ce qui est dans l’âme est plus important que ce qui est dans le sein.

Sainte Marie, heureuse Marie ! Et pourtant l’Église vaut mieux que la Vierge Marie. Pourquoi ? Parce que Marie est une partie de l’Église, un membre éminent, un membre supérieur aux autres, mais enfin un membre du corps entier. S’il s’agit du corps entier, le corps est certainement plus qu’un seul membre. Le Seigneur est la tête, et le Christ total est à la fois la tête et le corps. Bref, nous avons un chef divin, nous avons Dieu pour tête.

Donc, mes très chers, regardez vous-mêmes : vous êtes les membres du Christ, et vous êtes le corps du Christ. Comment l’êtes-vous ? Faites attention à ce qu’il dit : Voici ma mère et mes frères. Comment serez-vous la mère du Christ ? Celui qui entend, celui qui fait la volonté de mon Père, qui est aux cieux, celui-là est mon frère, ma sœur, ma mère. En effet, je comprends bien : mes frères ; je comprends bien : mes sœurs. Car il n’y a qu’un seul héritage : c’est pourquoi, le Christ, alors qu’il était le Fils unique, n’a pas voulu être seul : dans sa miséricorde, il a voulu que nous soyons héritiers du Père, que nous soyons héritiers avec lui. [10] »

Le Fils Unique-Engendré a voulu partager sa filiation divine avec ceux qui croient en lui. Le baptême fait participer à la filiation divine de Jésus.

 Les trois messes de Noël

Dans la Somme théologique, saint Thomas d’Aquin relie, de manière symbolique, les trois messes de Noël aux trois naissances du Fils de Dieu : sa naissance dans l’éternité du sein du Père, sa naissance spirituelle dans l’âme et sa naissance corporelle à Noël : « Au jour de la Nativité, on célèbre plusieurs messes à cause de la triple naissance du Christ.

La première est éternelle qui, pour nous, est cachée. C’est pourquoi l’on chante une messe la nuit, où l’on dit à l’introduction : « Le Seigneur m’a dit : tu es mon Fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. » (Psaume 2, 7).

La deuxième est sa naissance selon le temps, mais dans les âmes, par laquelle le Christ « se lève dans nos cœurs comme l’étoile du matin » (2 P 1, 19). Et c’est pourquoi l’on chante une messe à l’aurore, où l’on dit à l’introduction : « La lumière brillera aujourd’hui sur nous » (Is 9, 2).

La troisième est la naissance du Christ selon le temps et dans son corps, selon laquelle il s’est produit visiblement hors du sein virginal, revêtu de notre chair. Et c’est pourquoi on chante la troisième messe à la pleine lumière et l’on chante dans son introït : « Un enfant nous est né » (Is 9, 5) [11]  ».

 Notre âme s’appelle « Marie »


C’est ainsi que l’âme par la foi peut devenir mère du Christ et elle reçoit le nom de la mère de Jésus « Marie ». Saint Ambroise de Milan (+397) enseigne ce mystère : « Lorsque cette âme commence à se convertir au Christ, elle s’appelle « Marie » : c’est-à-dire qu’elle reçoit le nom de celle qui a mis au monde le Christ ; elle est devenue une âme qui engendre le Christ de manière spirituelle [12]  ». Le chrétien devient mère du Seigneur. Le Christ Jésus va grandir en lui à l’image du bébé porté par la mère dans son sein et qui se développe de jour en jour, jour et nuit. Il s’agit d’accueillir le Christ Jésus comme Marie l’a fait à l’Annonciation. Selon la chair, il n’y a qu’une maternité divine, celle de Marie, « mais selon la foi, le Christ est le fruit de tous [13] ».

 Le péché : avortement spirituel

Le péché mortel peut être comparé à un avortement spirituel. Saint Ambroise de Milan reproche aux chrétiens qui rejettent le Christ par leur manque de foi vivante de le mettre à mort comme un avorton : « Tous ne parviennent pas à mettre le Christ au monde, tous ne sont pas parfaits (...). Tous ne sont pas autant de « Marie » : ils conçoivent certes le Christ par l’opération du Saint-Esprit mais sans l’enfanter. Il y en a donc qui rejettent le Verbe de Dieu, comme un avorton (...). Accomplis donc la volonté du Père, afin que tu puisses être Mère du Christ [14]  ».

Baptisé par saint Ambroise de Milan, la nuit de Pâques de l’an 387, saint Augustin (+430) prolonge la prédication de son maître spirituel : « Ce que nous admirons dans le corps de Marie, réalisons-le au plus profond de notre âme. Celui qui croit en son cœur, conçoit le Christ ; celui qui le confesse de sa bouche engendre le Christ. [15] » ; « Es-tu baptisé ? Alors le Christ est né dans ton cœur. [16] » ; « Celui qui n’est pas né de vous, naît par vous [17] ».

 Jésus grandit dans notre âme

Saint Césaire d’Arles (+542), moine de Lérins, n’hésite pas à comparer les étapes de la croissance humaine à celle de la croissance spirituelle, comme il l’annonce dans une prédication pour la Nativité du Christ Jésus : « Aujourd’hui, frères très chers, le Christ nous est né, recevons dans nos cœurs le Seigneur tout petit : là il croît, il grandit, là il est nourri par notre foi, là il atteint par degrés l’adolescence... [18] ».

 Devenir « mères de Jésus » par le témoignage

Le pape saint Grégoire le Grand (+604) présente l’apostolat comme une maternité spirituelle. Ceux qui annoncent le Christ Jésus par leur exemple et leur parole le font naître dans l’âme des auditeurs : « Il nous faut savoir que l’on est frère et sœur du Christ en croyant et qu’on devient sa mère en prêchant. Il procrée d’une certaine manière le Seigneur, celui qui l’introduit dans le cœur de l’auditeur. Et il devient sa mère si l’amour de Dieu est engendré par sa voix dans l’esprit du prochain. [19] »

 « Deviens la crèche de Bethléem »

Au Moyen Âge, saint Bernard de Clairvaux (+1153) verra dans l’âme du croyant l’équivalent de la crèche de Bethléem : « Tu deviens Bethléem [20] ». Une crèche n’est jamais très propre ni très bien éclairée. L’âme humaine, non plus. Mais de la même manière que le Seigneur n’a pas rejeté la pauvreté en naissant dans une grotte, il daigne naître dans l’âme des croyants marqués par le péché.

Saint Albert le Grand (+1280), le maître de saint Thomas d’Aquin à Paris et à Cologne, prêchera aussi la maternité spirituelle de l’Église : « Chaque jour l’Église met au monde le Christ lui-même dans le cœur de ceux qui l’écoutent par la foi. [21] »

 Maître Eckhart

Maître Eckhart (+1328), dominicain, grande figure de la mystique rhénane au XIVe siècle avec les frères dominicains Jean Tauler et Henri Suso, a mis en lumière la paternité de Dieu le Père et la participation des croyants à la filiation de l’Unique-Engendré, le Verbe fait chair, Jésus-Christ. Par la foi et par le sacrement du baptême, le chrétien est introduit dans la vie du Père qui engendre son Fils Unique de toute éternité. Le croyant est alors aimé du même amour que Dieu le Père a pour son Fils Unique-Engendré.

Si l’engendrement éternel du Fils par le Père dans l’Esprit Saint ne concerne que ce Fils qui se manifestera aux hommes dans l’Incarnation, en naissant à Bethléem, il n’en demeure pas moins vrai que les chrétiens participent à ce jaillissement d’amour divin par la foi et le renoncement : « Il est dit dans l’Écriture : « Le plus grand don et le plus grand témoignage d’amour que nous ayons reçu de Dieu, c’est que nous soyons enfants de Dieu (Romains VIII, 16) et qu’Il engendre son Fils en nous. Dans l’âme qui veut être enfant de Dieu et dans laquelle doit naître le Fils de Dieu, rien d’autre ne doit s’enfanter. Enfanter, voilà le plus haut dessein de Dieu. Il n’est jamais satisfait, à moins de faire naître son Fils en nous. Et l’âme de son côté, ne trouve aucune satisfaction avant que le Fils de Dieu naisse en elle. [22]  »

Mais à quoi me servirait l’annonce de l’ange Gabriel à Marie s’il ne m’annonçait aussi une bonne et grande nouvelle ? En quoi la naissance de Jésus me concernerait s’il ne venait pas à naître en moi ? Maître Eckhart de citer saint Augustin pour montrer la relation entre la naissance de Jésus à Bethléem et la naissance en notre âme par la foi et le détachement de ce même Sauveur [23].

 Les conditions nécessaires

Pour laisser Dieu accomplir cette naissance dans l’âme il faut le silence et le calme, enseigne Maître Eckhart (Sermon 102). Il convient aussi d’imiter Jésus qui était tourné vers son Père : « Ne saviez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père ? » (Évangile selon saint Luc, 2,49). C’est ainsi que le Père peut prononcer la Parole éternelle dans le fond de l’âme. Ce combat spirituel ne se fait pas sans violence. Une grande force d’âme est nécessaire pour se détacher de la multitude de soucis et de pensées qui tenaillent l’homme afin de se tourner libre et concentré vers le Père. Le frère Jean Tauler (+1361), disciple strasbourgeois de Maître Eckhart, a partagé dans sa prédication les enseignements de son maître sur la mortification des sens face aux passions [24].

Le temps de l’Avent dont la couleur violette, à l’instar du Carême, rappelle la pénitence, n’a d’autre but que de faire naître le Christ Jésus dans l’âme. Dans l’Église primitive, le baptême était conféré aussi à l’Épiphanie et cette préparation baptismale était précédée par des démarches de pénitence. Souvenons-nous qu’au temps de saint Augustin, le baptême était accordé aux catéchumènes après un Carême de pénitence, et qu’ils arrivaient la nuit de Pâques tout nus au baptistère pour s’unir au Fils Unique de Dieu dans sa mort et dans sa résurrection et vivre ainsi la nouvelle naissance de l’eau et de l’Esprit Saint.

La fête de Noël est tournée vers la fête de Pâques, source et sommet de la vie chrétienne. Le temps de l’Avent met en avant deux grandes figures de l’histoire du Salut : Jean le Baptiste, le Précurseur, qui prêche la conversion et la pénitence au désert ; la Vierge Marie qui va donner naissance au Verbe fait chair.

Le bonheur de croire de Marie annonce la béatitude de ceux qui croient en son Fils Jésus. Marie, qui donne naissance à son Fils dans la pauvreté d’une crèche, annonce aussi la naissance du Fils de Dieu dans l’âme des pauvres pécheurs que nous sommes.

Le Fils de Dieu qui ne cesse pas d’être engendré par le Père recrée l’humanité la faisant renaître en lui à la filiation divine par l’Esprit Saint.

Je voudrais finir cette méditation sur une parole de Jésus lui-même dans l’Évangile selon saint Jean : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera et nous viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure chez lui. » (Jn 14,23).


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